Le blog de Dédé de Montreuil

" Sortons des grands ensembles pour aller voir les Grands Ensemble "

Impardonnable !

Bonjour M’ssieurs-Dames,

Mon ami, Gilbert Grellet, journaliste à l’AFP et écrivain, fait le récit dans le livre   » Un été impardonnable  » (Albin Michel), préfacé par Manuel Valls, de cet été 1936 où la France abandonna l’Espagne. Un ouvrage dont je vous recommande la lecture.

Eté 1936 : les troupes nationalistes du général Franco, avec l’appui d’avions allemands et italiens, remontent du sud de l’Espagne vers Madrid. C’est une véritable  » colonne de la mort », formée de légionnaires et de mercenaires marocains. En chemin, ils multiplient les massacres de civils et assassinent les responsables politiques d’une République espagnole fragile, qui avait appelé au secours le gouvernement français du Front populaire.

Indifférentes à ces crimes de masse, la France de Léon Blum, l’Angleterre de Churchill et l’Amérique de Roosevelt ont refusé d’intervenir pour aider les démocrates espagnoles, alors que les régimes fascistes prenaient fait et cause pour Franco et les militaires putschistes.

Le livre de Gilbert Grellet est le récit de cette faute impardonnable, qui allait meurtrir le peuple espagnol et accroître l’appétit de conquête d’Hitler et de Mussolini, préfigurant Munich et la Seconde Guerre mondiale.

A l’heure où se repose la questions des interventions extérieures, cette leçon d’histoire sonne comme un avertissement. L’attentisme et la démission sont inexcusables dans les situations extrêmes.
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Tout vaut mieux que la lâcheté suprême de l’injustice consciente

Georges Clemenceau

Sans l’erreur de la non-intervention, Guernica, l’œuvre de Picasso, n’aurait sans doute pas existé.

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Une anecdote veut qu’Otto Abetz ambassadeur du régime nazi à Paris, aurait demandé à Picasso, sur le ton de la colère, lors d’une visite à son atelier rue des Grands-Augustins, devant une photo de la toile de Guernica :  » C’et vous qui avez fait cela ? « , Picasso aurait répondu :  » Non… c’est vous ».

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Il est plutôt inhabituel qu’un Premier ministre en exercice écrive la préface d’un ouvrage historique. C’est pourtant ce qu’à fait Manuel Valls pour ce récit impitoyable des tergiversations du Front Populaire de Léon Blum au début de la guerre d’Espagne. Voici le texte de cette préface :

« Ce livre est le récit d’un engrenage terrible. L’engrenage de la guerre civile, de l’horreur, de la folie fratricide qui, pendant l’été 1936, gagne l’Espagne. Il y a là une « boucle de la violence », qui plonge la jeune République dans un abîme et traîne son cortège de victimes : les habitants de Badajoz, massacrés en août 1936 ; le poète Garcia Lorca, assassiné quelques jours plus tard à Grenade ; les curés de Catalogne et d’Aragon, torturés dans la fièvre anticléricale ; ou encore la tuerie de la prison Modelo, à Madrid. Et tous ces morts à venir : tous les bombardés de 1937, tous les décapités de 1938, tous les fusillés de 1939.

L’engrenage terrible, c’est aussi celui des erreurs d’appréciation, de l’indécision, des renoncements successifs, des manques de courage et, finalement, l’engrenage terrible de la faillite des démocraties face au péril. Ce livre, c’est bien le récit – et Gilbert Grellet en fait le compte rendu quasi-clinique – d’une décision « impardonnable » : l’abandon de la Seconde République espagnole, livrée en pâture aux appétits féroces des putschistes. Or, en l’abandonnant, le camp de la paix n’a pas vu qu’il s’abandonnait lui-même.

Que s’est-il donc joué dans ces quelques mois d’été ?

Au-delà de l’enchaînement factuel, il y a dans ce conflit, en filigrane, un grave danger qui se profile, une menace plus grande encore que le nationalisme et la dictature. Avec la guerre civile espagnole, c’est en fait déjà la Seconde Guerre mondiale et les armées nazies qui sont en marche. Car, dans le refus d’aider le Frente popular, on entrevoit malheureusement déjà ce que seront, deux ans plus tard, les accords de Munich. C’est, dans les deux cas, le même entêtement des pays européens à essayer de sauver, « coûte que coûte », un mirage de paix. Dans les deux cas, le même aveuglement, le même « pacifisme bêlant » qui annonce le désordre de la guerre totale. Pourquoi Léon Blum et le Front populaire ont-ils refusé d’aider la jeune République espagnole ? Pourquoi le gouvernement britannique a-t-il, non seulement refusé de s’engager, mais aussi souhaité à demi-mot la victoire de Franco, thèse soutenue par Churchill qui reconnaîtra plus tard son erreur ? Autant de questions sévères.

Mais en rester là, ce serait oublier tout un pan de l’Histoire. Car cette guerre civile est aussi synonyme de sursaut, de résistance, d’espoir – celui de Malraux et de tant d’autres avec lui.

Il ne faut pas oublier la force acharnée, l’obstination des républicains espagnols, pourtant si divisés, qui se sont battus jusqu’à la mort pour défendre leurs valeurs – nos valeurs. Il ne faut pas oublier, non plus, le rôle de quelques grands esprits éclairés – Vincent Auriol et Pierre Cot – qui ont pressenti le danger et sauvé un peu de notre honneur. C’est à eux que l’on doit les livraisons de matériel militaire, officieuses, clandestines, limitées mais bien réelles, aux démocrates espagnols et aux combattants de la liberté. Ne pas oublier, enfin, les mises en garde de Mauriac ou de Bernanos, qui ouvrent les yeux – à temps ! – sur la vraie nature de ces militaires factieux.

Ce qu’il faut bien voir, c’est que la « guerra civil » est aussi l’acte de naissance de la Résistance, son baptême du feu. Ce n’est pas un hasard si les grands noms à venir étaient déjà engagés en faveur de l’Espagne républicaine : Jean Moulin, pour ne citer que lui. Ce n’est pas un hasard, non plus, si en août 1944, c’est la Nueve, la division des républicains espagnols, qui entre la première dans Paris occupé, bouclant la boucle entamée huit ans auparavant.

Symphonie de l’horreur, parangon du renoncement, et en même temps lueur d’espérance et genèse du renouveau … ce fut tout cela, la guerre d’Espagne.

Que retenir, alors, de cet « été impardonnable » ? Quelles leçons tirer de ces quelques mois où tout a basculé ?

D’abord, le devoir de lucidité qui nous incombe – à nous tous, mais peut-être avant tout aux responsables politiques. Car le principal enseignement de cet été 1936, c’est ce rappel constant : ne pas céder à la facilité et aux postures évidentes. Faire preuve, au contraire, de discernement, quitte, parfois, à bousculer les lignes et à assumer les désaccords que l’on peut légitimement avoir avec ses alliés et partenaires internationaux.

Deuxième leçon : l’intransigeance. Il y a des idées desquelles on peut débattre ; mais il y a des principes avec lesquels on ne peut transiger. Ces principes, il faut inlassablement les rappeler, les réaffirmer avec la même force. Ce sont nos principes républicains : l’égalité de tous, la liberté de chacun, la solidarité et la fraternité, la dignité de l’être humain.

Enfin, on peut lire, dans ces événements douloureux, un appel à la vigilance, à être en permanence aux aguets, à anticiper le moindre danger, le moindre piège. Pour savoir ce qui nous attend, bien sûr ; mais surtout pour nous y préparer – sereinement, avec sang-froid et détermination.

Car, dans le monde qui est le nôtre, où les menaces sont nombreuses et mouvantes – terrorisme, fanatisme, urgence environnementale … –, comment ne pas voir dans l’épisode de l’été 1936 un avertissement ? Comment ne pas voir dans ce moment de flou, dans l’indécision qui mène à la rupture, une injonction à adopter une attitude claire et ferme ?

Certes, l’époque est bien différente. Et pourtant, le piège est toujours là. La confusion, l’incertitude quant à nos principes et à nos attitudes sont toujours monnaie courante. Nous nous complaisons parfois trop dans ce qui semble être nos intérêts immédiats, au lieu de voir les dangers au loin. De la hauteur de vue, voilà ce qu’il nous faut.

Certains diront : « impardonnable », le mot est fort. Oui, il est fort. Mais il est juste : « impardonnable » fut l’attitude du gouvernement français, partagé entre la solidarité avec les républicains espagnols et la préservation du Front populaire ; « impardonnable » tout comme, face aux défis et aux épreuves, serait impardonnable notre renoncement.

« Impardonnable » : c’est ce mot qui ouvre et clôt le livre de Gilbert Grellet. C’est ce mot qui porte le récit, et qui donne la clé de compréhension de l’ouvrage. Car ce mot devient, au fil des pages, un commandement. Un message éminemment actuel.

Un message qui me touche très directement, très personnellement. A un double titre : Premier ministre de la France, je sais la difficulté de la prise de décision, et l’exigence qui doit animer chaque responsable public ; et, né à Barcelone, j’ai grandi, à travers ma famille, dans la mémoire de cette guerre civile.

Mais ce message s’adresse à tous : à tous les démocrates, aux femmes et aux hommes de conviction, à toutes celles et tous ceux qui sont prêts à se battre pour nos principes. C’est à eux que l’Histoire parle et qu’elle intime l’ordre de ne jamais reculer, de ne jamais abandonner, et de ne jamais cesser d’espérer. Si nous devenions nous-mêmes impardonnables, alors nous aurions gravement failli. »

Manuel VALLS

Premier ministre

 

 

 

 

 

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3 réponses à “Impardonnable !

  1. NOUMA 20 février 2016 à 9 h 13 min

    On ne va pas refaire l’histoire et que voulez-vous,1936 ,c’est l’année où les travailleurs français ont eus leurs premiers congés payés, il fallait choisir entre partir en vacances ou partir en grève De toutes facons ,ils n’ont pas eus longtemps â attendre pour avoir leur part de feu et de sang , car la lâcheté se pqye toujours .

  2. Ana 21 février 2016 à 7 h 59 min

    Merci Dede! Dur, tres dur…

  3. Claudie 21 février 2016 à 11 h 10 min

    Les leçons de L’Histoire sont toujours à méditer mais hélas pas toujours prises en compte.
    Ce livre pourrait être considéré comme un devoir de mémoire.
    Merci à toi cher DD de nous l’avoir fait connaître. Je fais suivre.
    Dans le début des années 60 Frédéric Rossif et Madeleine Chapsal avaitent réalisé ensemble un film magnifique sur la guerre d’Espagne et je me souviens d’une réplique qui est restée très célèbre :
    « Mieux vaut mourir debout, que de vivre à genoux ! »
    (La paternité de cet appel au combat serait à attribuer au révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata (Es mejor morir de pie que vivir toda una vida arrodillado), popularisé ensuite par Dolores Ibárruri (Más vale morir de pie que vivir de rodillas). )
    Replique reprise par Albert Camus dans « lL’homme révolté » et qui
    pourrait l’être aujourd’hui par beaucoup de combattants pour la liberté dans le monde.

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